Quand la rue devient terrain d’expression citoyenne – Deuxième partie

En passant de 1.0 à 2.0, c’est à dire en devenant « collaboratif », le web a véritablement bouleversé notre mode de vie. Internet est aujourd’hui un état d’esprit, une façon décapante de réfléchir, d’intervenir en direct dans le processus démocratique. La rue en constitue un des premiers exemples.

« L’esprit internet » est basé sur un principe simple : l’échange. Échange de données (téléchargement, Peer to Peer…) mais aussi  d’informations (blogs, sites), ou bien encore échange social (mail, messagerie instantanée, réseaux sociaux…) permettant donc à n’importe quel citoyen de se renseigner, d’alimenter les débats, de prendre position et désormais, d’avoir une prise réelle sur l’« agir ». Très récemment,  Julian Assange avec Wikileaks, les manifestants du  printemps arabe avec Skype, Facebook ou Twitter, pour ne citer qu’eux, avaient déjà donné à voir que tous les pouvoirs en place avaient du souci à se faire.  Le retour de la démocratie, au sens originel demos-kratos,  à savoir au peuple souverain était en marche…

A mon sens, cet esprit 2.0 ne s’est pas contenté de rester sur la toile. En dialoguant, en partageant savoirs et inventions, en créant des communautés, les citoyens utilisateurs d’internet acquièrent une démarche,  des manières de réagir et de fonctionner bien particulières, qu’ils appliquent tout naturellement à leur quotidien. Dès lors, pourquoi se laisser faire dans la réalité quand on sait se défendre sur la toile ?

Lorsqu’on a le « pouvoir », la tentation est grande de penser pour les autres, de décréter ce qui est bon pour eux et tant qu’on y est, de forcer l’histoire à conserver l’empreinte de son passage. Certains « créatifs » n’échappent pas à la règle. Ainsi, quelques « archi-stars », ces architectes à la renommée internationale, construisent des bâtiments, pour le moins surprenants et dotés d’une signification profonde, sensée être révélée par des formes excentriques et loufoques. Mais ces édifices répondent-ils à une authentique nécessité ? Ne serviraient-ils pas davantage la promotion de l’architecte ou de son client ? Quel sens y a-t-il à construire des bâtiments publics extravagants, quand parmi moult exemples, des groupes de personnes sont ghettoïsés dans des bidonvilles au bord des autoroutes ou dans d’autres lieux dégradants? N’est-pas là, une vision des choses bien éloignée de celle du design, même architectural, celui-là même, qui a pour vocation, depuis toujours, de répondre aux besoins des hommes ?

On voit donc apparaître, en réponse à ces  comportements, des solutions proposées par et pour les citoyens. Rien d’extraordinaire, la plupart du temps, juste d’éphémères interventions visant à la réappropriation de l’espace public. Le terme n’est pas anodin, marquant bien que les citadins en ont été dépossédés. Et pour cause, aujourd’hui, sur les pavés, sévit insidieusement le « design désagréable »,  conception de l’environnement public dont le but est de « contraindre » les citoyens : vitrines à bordures cloutées, bancs anti-SDF, surfaces anti-stickers… la liste est encore longue. Alors le citadin réagit à la situation. Il devient bricoleur, parcourt les forums et les tutoriels sur internet… Il apprend comment détourner ce qui visait à le contraindre. Bienvenue dans l’ère de l’Hackivisme Urbain. En Espagne, on détourne le matériel de chantier en mobilier urbain : plots, balises, poteaux et autres bornes deviennent des balançoires, bancs ou  jeux pour enfants, grâce aux collectif Recetas Urbanas. Aux États-Unis, Le collectif Improv Everywhere réalise du hacking de masse avec des «  happenings » à la fois drôles et intelligents. Une foule de citadins occupe ainsi un lieu, y réalisant des actions singulières : une heure complète dans le métro New-yorkais sans pantalon ou simplement, grâce au top départ du Smartphone, se figer une minute, provoquant ainsi gêne mais surtout questionnement dans la tête des spectateurs.

Le hacking urbain prend aujourd’hui une véritable dimension citoyenne bien loin du simple tag laissé sur un mur ou de toute dégradation de l’espace public. Nous sommes à l’heure de l’Hackivisme urbain, une nouvelle manière de militer, à la fois créative et innovante, rendant à la rue son rôle d’agora. Le hacking urbain n’est pas un effet de mode, bien qu’il puisse être éphémère. Il s’agit se transformer le citoyen plus ou moins passif en citoyen maker, aux capacités de plus en plus effectives et qui devient acteur d’une véritable révolution tant socio-économique que politique.

 

 

Quand la rue devient terrain d’expression citoyenne – Première partie

En évoquant le hacker, qui n’imagine pas un homme étrange au teint blafard, rivé sur son ordinateur, en train d’écrire des lignes de code obscures? Le rapport entre cette  pratique et la vie urbaine est sans doute un peu difficile à concevoir, mais il existe bel et bien.

Le hacking est avant tout une action qui vise à détourner une chose de sa fonction première. Le hacking urbain donc, indique l’intervention du citoyen dans l’espace public afin d’en redéfinir l’utilisation. Il n’est alors pas uniquement question de bidouillage informatique complexe mais bien d’une pratique ouverte à tous et largement ancrée dans la mouvance DIY (Do It Yourself).

À l’heure du tout numérique, dans un monde où plus de la moitié des habitants vit en ville, d’innombrables questions se posent concernant leur cohabitation : comment les loger, puisque l’espace disponible n’augmente pas ? Comment gérer tous ces flux de personnes, de transports…? Comment rendre la ville plus sûre ? La liste est encore longue. Mais aujourd’hui, ces interrogations ne sont plus exclusivement réservées aux urbanistes, architectes ou autres designers. La nouveauté réside en ce que le citoyen du XXIème siècle fait de plus en plus preuve de créativité et partage son savoir avec le reste de la communauté ; les astuces des uns deviennent les astuces des autres grâce aux réseaux sociaux, aux plateformes de micro-bloging ou simplement via un site internet (sans parler des applications) et peu à peu les gens apprennent à répondre à ces problématiques par eux mêmes.

Dans ce flot de technologie et de partage 2.0, on est en droit de se demander ce que deviennent les rapports humains. Ceux qui se font encore face à face, avec une poignée de main ou sur un banc. Avec les Smartphones, les baladeurs musicaux et autres bornes interactives, la convivialité ne vient elle pas à disparaître dans un espace publique qui, même s’il est régulièrement repensé, n’évolue pas au même rythme que notre technologie, ou tout simplement notre mode de vie ? La situation est loin d’être désespérée, puisque le citadin devient citoyen bricoleur, citoyen DIY. Les initiatives personnelles visant à se réapproprier l’espace public se multiplient, même si certaines frôlent l’illégalité (street art, modification du matériel publique…) ; et c’est ce qui devient particulièrement intéressant : la rue se change en terrain d’expression citoyenne face à un contexte économique et social particulièrement rude. Reste à déterminer s’il s’agit d’un phénomène de passage, une mode ou si au contraire nous amorçons un changement radical dans notre pratique de la ville.

Le Hacking urbain est une illustration édifiante du retard de l’État sur cette nouvelle forme de citoyenneté, spontanée, entreprenante et positive, mais également du retard de l’État sur beaucoup d’aspects de la vie publique. Peut on alors affirmer que ce phénomène, ce détournement des villes, est le résultat d’un ras le bol global ? Un encouragement à s’engager dans des actions simples, mais qui peuvent signifier beaucoup plus qu’un énième texte de loi, voté par des individus qui n’ont pas les mêmes préoccupations que la plupart des gens ? Ces actions préfigurent-elles d’une révolution dans notre « vivre ensemble »? Peuvent elles constituer des modes de revitalisation urbaine aux côtés d’un certain nombre d’autres, dans cette culture du DIY qui est en train de sortir des marges?